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La seiche n'est pas un poisson : ce que ça change à table

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La seiche n'est pas un poisson : ce que ça change à table

Le poisson seiche n’existe pas. La seiche est un mollusque céphalopode, Sepia officinalis, cousine du calamar et du poulpe, sans arête ni écaille. Ce détail de classification décide de tout : le prix au kilo, le temps de cuisson, la saison où elle arrive sur les étals de Sète.

« Poisson seiche » : pourquoi l’expression a la vie dure

L’habitude vient de l’étal. La seiche se vend au rayon marée, à côté des rougets et des daurades, avec les mêmes gestes et le même froid. Le vocabulaire suit, et la seiche devient un poisson par voisinage.

Sa fiche d’identité dit autre chose. Elle appartient à l’embranchement des mollusques, classe des céphalopodes, littéralement « tête-pieds ». Huit bras courts et deux tentacules rétractiles partent directement de la tête. Aucune arête, aucune écaille, aucune nageoire au sens des poissons : une membrane ondulante fait le tour du corps et assure la propulsion fine, le siphon se chargeant des accélérations.

L’anatomie interne finit de trancher. La seiche possède trois cœurs, deux pour irriguer les branchies, un pour le reste du corps, et un sang bleu chargé d’hémocyanine au lieu de l’hémoglobine des vertébrés. Son squelette se réduit à une lame calcaire logée sous la peau du dos, le sépion, que la biologie classe comme une coquille interne. Selon les données rassemblées par le réseau DORIS de la FFESSM, ce sépion est composé à 80 ou 85 % de carbonate de calcium, et sa structure poreuse remplie de gaz sert d’organe de flottabilité réglable.

La classification zoologique n’est pas une coquetterie de naturaliste. Elle explique pourquoi une seiche n’a pas de filet, pourquoi sa chair réagit à la chaleur comme aucun poisson, et pourquoi son prix se calcule sur un rendement, jamais sur un poids brut.

Seiche, calamar, encornet, supion : le tri à l’étal

Quatre noms circulent sur les ardoises sétoises pour trois animaux distincts. La confusion coûte cher, puisque les prix et les usages varient du simple au triple.

  • La seiche : corps ovale, large, aplati, bordé d’une membrane continue sur toute sa longueur. Peau zébrée de brun. Os interne rigide et calcaire.
  • Le calamar, aussi appelé encornet : corps en fuseau allongé, deux nageoires triangulaires cantonnées à l’arrière, chair plus fine. À l’intérieur, une simple lamelle cornée transparente, la plume.
  • Le poulpe : huit bras seulement, pas de tentacules longs, pas de squelette interne du tout, chair dense qui exige une cuisson longue.
  • Le supion, ou sépion : une jeune seiche de petite taille, vendue entière, poêlée en quelques secondes.

Le test de l’os interne

Un doigt sur le dos de l’animal suffit. Une lame dure et large, épaisse comme une semelle : seiche. Une fine languette souple qui plie sans casser : calamar. Rien du tout sous les doigts : poulpe. Ce test tactile fonctionne même sur un étal mal étiqueté, et il ne demande aucune connaissance préalable.

Le mot encornet mérite une mise en garde. Selon les régions et les cartes, il désigne le calamar, parfois une seiche parée et découpée en anneaux, parfois n’importe quel céphalopode frit. Une carte qui écrit « encornets à la plancha » sans autre précision n’engage donc rigoureusement rien sur l’espèce servie.

Seiche entière posée sur un lit de glace pilée à côté de calamars sur un étal de poissonnier

La saison de la seiche, de la fin de l’hiver aux premiers froids

Le calendrier de la seiche suit la température de l’eau, pas le calendrier grégorien. Les adultes hivernent au large, sur des fonds de trente à cent mètres, puis remontent massivement vers la côte dès que l’eau dépasse 12 à 13 °C. En Méditerranée, ce seuil est atteint dès février ou mars, avec plusieurs semaines d’avance sur la Manche et l’Atlantique.

La reproduction s’étale ensuite de mars à juin. Les femelles fixent leurs grappes d’œufs noirs, surnommées raisins de mer, sur les algues, les herbiers de posidonie et, très souvent, sur les casiers eux-mêmes. C’est le moment de la pêche côtière : les petits métiers relèvent des casiers appâtés, parfois avec une femelle vivante qui attire les mâles, et rentrent avec des animaux entiers, intacts, sans marque d’écrasement.

L’automne ouvre une seconde fenêtre. Les jeunes de l’année, nés au printemps, ont atteint trois cents grammes à un kilo et se nourrissent activement avant de regagner le large. Le chalut prend alors le relais du casier, avec des volumes plus importants et des animaux souvent moins bien tenus.

Deux pics dominent donc l’année en Méditerranée : mars-mai et septembre-décembre. Entre les deux, la seiche reste disponible, mais elle vient de plus loin ou du congélateur. Une carte qui l’affiche en plein mois de juillet mérite une question au serveur, comme le rappellent les repères d’approvisionnement détaillés dans notre article sur la criée de Sète et le poisson du jour.

Prix et rendement : pourquoi le blanc coûte cinq fois l’entière

Deux affichages coexistent en poissonnerie, et leur écart surprend toujours.

La seiche entière non vidée se négocie autour de 7 à 15 euros le kilo selon l’arrivage et le calibre. Le blanc de seiche paré, débarrassé de la peau, des viscères et de l’os, prêt à découper, grimpe couramment de 25 à 40 euros le kilo chez les détaillants spécialisés.

L’écart n’a rien d’abusif : il traduit un rendement. Les marchands annoncent environ quatre cents grammes de blanc exploitable pour un kilo de seiche entière, soit une perte des deux tiers au nettoyage. Ajoutez le temps de parage, l’encre à évacuer, les déchets à gérer, et le calcul retombe sur ses pieds.

Le calcul du rendement vaut aussi au restaurant. Une portion sérieuse de blanc de seiche pèse cent cinquante à deux cents grammes une fois cuite, la chair perdant encore de l’eau à la chaleur. Une assiette annoncée à seize ou dix-huit euros dans une adresse qui achète au port n’a donc rien d’excessif, à condition que le produit soit réellement frais et non un anneau industriel décongelé.

Reconnaître une seiche fraîche en dix secondes

Les contrôles diffèrent de ceux d’un poisson entier, faute d’œil et de branchies accessibles.

  • La peau doit rester lisse, pigmentée, adhérente. Une peau qui se détache seule ou vire au gris uniforme signale plusieurs jours de glace.
  • La chair visible sous la peau apparaît nacrée, jamais mate ni jaunie.
  • Le corps reste ferme et rebondit sous le doigt. Une seiche molle qui garde l’empreinte a commencé à se dégrader.
  • La poche d’encre est intacte, sans coulure noire dans la caisse.
  • L’odeur évoque l’iode et l’algue fraîche. La moindre note ammoniaquée disqualifie le lot.

Une seiche déjà parée et vendue en blanc échappe à la plupart de ces contrôles, ce qui explique le conseil récurrent des poissonniers : acheter entier quand le temps le permet, paré quand il manque.

Mains de poissonnier détachant l’os calcaire du dos d’une seiche sur un plan de travail humide

Vider une seiche : l’ordre des gestes

Le nettoyage effraie plus qu’il ne mérite. Dix minutes suffisent pour deux ou trois pièces, à condition de respecter l’ordre.

  1. Fendre la peau du dos sur toute la longueur et dégager le sépion, qui sort d’un seul tenant.
  2. Ouvrir le manteau à plat, retirer les viscères en bloc, sans percer la poche d’encre argentée nichée près de l’intestin.
  3. Détacher la tête et les bras, sectionner juste devant les yeux, puis expulser le bec corné en pressant le centre de la couronne.
  4. Retirer la peau brune en la tirant depuis l’extrémité pointue du manteau, à la main, sans couteau.
  5. Rincer abondamment à l’eau froide, éponger, puis découper en lanières ou en carrés selon la cuisson prévue.

L’encre se conserve. Une poche entière suffit à colorer un riz pour quatre personnes, et sa saveur iodée survit très bien à quelques semaines de congélation dans un petit contenant hermétique. Cette même encre, séchée et traitée, a fourni pendant des siècles le pigment sépia utilisé au lavis par les dessinateurs européens depuis le début du XVIIIe siècle.

Deux minutes ou quarante-cinq, jamais entre les deux

La chair de la seiche est chargée de collagène. Elle se contracte brutalement à la chaleur, puis se relâche seulement après une longue hydrolyse. Toute cuisson intermédiaire produit le résultat caoutchouteux que redoutent les cuisiniers amateurs.

La voie rapide

Plancha ou poêle en fonte portée très haut, deux à trois minutes par face, pas davantage. La chair reste nacrée au centre, ferme, légèrement croustillante sur les arêtes de découpe. Une entaille en croisillons sur la face interne des carrés améliore la prise de chaleur et évite l’enroulement. Persillade, huile d’olive, citron : la garniture arrive après la cuisson, jamais pendant, le sel appelant l’eau et empêchant la coloration.

La voie lente

Quarante-cinq minutes à une heure de mijotage doux, à couvert, dans une base tomate ou un fumet. Beaucoup de cuisiniers sétois démarrent à froid dans un filet d’huile, laissent la seiche rendre son eau, jettent ce premier jus trouble, puis lancent la cuisson proprement dite. La chair devient fondante et absorbe la sauce.

Entre trois et vingt minutes, la fenêtre morte ne pardonne rien. Un plat de seiche raté relève presque toujours de cette erreur de minutage, pas de la qualité du produit.

Lanières de seiche saisies sur une plancha brûlante avec persillade et quartiers de citron

Ce que Sète en fait vraiment

La seiche occupe une place discrète mais structurante dans le répertoire local. Elle sert de base à la rouille de seiche, ce plat de dimanche mijoté dans une sauce liée à l’aïoli, servi avec des pâtes et détaillé dans notre dossier sur la macaronade et la rouille sétoises. Elle se retrouve en salade tiède avec pois chiches et citron, en farcie au four, ou simplement grillée avec un verre de picpoul.

Une confusion revient souvent chez les visiteurs : la tielle n’est pas une tourte à la seiche. Sa garniture traditionnelle repose sur le poulpe, comme le raconte l’histoire de la tielle sétoise et de ses origines gaétanes. Les deux céphalopodes cohabitent sur les cartes sans se remplacer.

Sur une ardoise, la mention d’une provenance précise et d’un mode de pêche vaut mieux que l’adjectif « frais ». Les autres signaux de sérieux d’une table figurent dans nos repères pour reconnaître une bonne table sétoise.

Valeur nutritionnelle : maigre, protéinée, riche en sélénium

Les chiffres de la table Ciqual de l’Anses situent la seiche crue autour de 73 kcal pour 100 grammes, avec 16,1 grammes de protéines et seulement 0,7 gramme de lipides. Le profil ressemble à celui d’un blanc de volaille, avec un apport marin en prime.

Le même référentiel relève 65 microgrammes de sélénium pour 100 grammes, une teneur élevée pour un produit de la mer, ainsi que 3,4 milligrammes de fer et 2 microgrammes de vitamine B12. Le phosphore atteint 270 milligrammes.

Le point de vigilance porte sur le sodium, 370 milligrammes pour 100 grammes à l’état cru, chiffre que les préparations en saumure ou les marinades industrielles font grimper nettement. La cuisson à la plancha conserve ce profil maigre, contrairement à la friture en beignets qui multiplie l’apport lipidique.

Conserver, congeler, servir cru

Une seiche fraîche se consomme dans les vingt-quatre à quarante-huit heures suivant l’achat, entreposée dans la partie la plus froide du réfrigérateur, sur un lit de glace si possible, égouttée régulièrement.

La congélation constitue ici un allié plutôt qu’un pis-aller. Le gel rompt les fibres et attendrit la chair, au point que certains cuisiniers congèlent volontairement leurs seiches vingt-quatre heures avant un mijoté. Trois mois de conservation à moins dix-huit degrés restent raisonnables, à plat et bien emballé.

Le service cru, en carpaccio ou en tartare, impose une précaution réglementaire. Le règlement européen 853/2004 exige, pour tout produit de la pêche destiné à être consommé cru ou peu cuit, une congélation préalable à moins vingt degrés à cœur pendant au moins vingt-quatre heures, ou moins trente-cinq degrés pendant quinze heures, afin de neutraliser les larves d’anisakis. Cette obligation vise les professionnels, et la même prudence vaut à la maison, à condition de disposer d’un appareil qui tient réellement cette température.

Prochaine étape concrète : au prochain passage en poissonnerie, demandez une seiche entière non parée entre mars et mai, comptez quatre cents grammes de blanc par kilo acheté, et testez les deux cuissons sur le même animal. Le verdict tombe en une soirée.